Écrivains à Chambord : cycle de lectures

Après avoir proposé plus de 50 lectures ces dernières années au château, le cycle “Écrivains à Chambord” revient en 2022 avec le même principe : faisant écho à l’homme de lettre que fut François Ier, un écrivain est invité à venir lire quelques extraits de ses œuvres. Ces rendez-vous avec la littérature de notre temps, ouverts à tous, s’achèvent par un échange entre l’auteur.e et son auditoire puis par une séance de dédicaces.

 

Prochaines rencontres à partir d’octobre….

 

Rencontres passées :

9 janvier : Tanguy Viel

6 février : Stéphane Lambert

6 mars : Audrey Gaillard

3 avril : Céline Minard

 

Entrée gratuite, sur réservation à culture@chambord.org

Lecture de Céline Minard - Dimanche 3 avril à 15h

Si la série des lectures présentées depuis plus de 10 ans à Chambord s’attache à faire (re)découvrir des écritures diverses, dont l’exigence est la seule qualité commune, il est toutefois des écrivains avec lesquels une forme de relation plus étroite s’est, au fil du temps, installée. Céline Minard incarne cette “familiarité”, au sens littéral. Invitée à lire pour la première fois, en avril 2014, son roman empruntant aux codes du western Faillir être flingué, elle a été ensuite en résidence, fin 2015, au château, où elle a mis la dernière main au Grand Jeu, et est revenue cette année pour lire des extraits de Plasmas. Paru à l’été 2021, ce nouveau livre radicalise encore l’aventure littéraire initiée voici presque 20 ans avec R (2004, Comp’Act). Après avoir repris, pour mieux les tordre, divers codes narratifs (roman philosophique, chanson de geste drolatique, western, autobiographie, etc.), Céline Minard joue ici, comme elle avait pu déjà s’y essayer avec Le Dernier Monde en 2007, avec l’univers de la science-fiction : son livre se place d’ailleurs sous l’égide d’Ursula Le Guin, la première section narrative met en scène un parterre de Bjorgs, d’autres semblent se situer dans un monde post-apocalyptique, un objet non identifié est ailleurs le centre de l’attention d’un scientifique, et le livre s’achève sur une étrange créature, une Kuin qui tient à la fois de l’héroïne de manga, du gourou adepte de collapsologie, ou encore de la Pythie contemporaine… Mais tout ceci ne constitue, au fond, que la trame, assez lâche, d’un livre qui déborde tous les genres pour inventer une forme qui lui est propre. Ni roman ni recueil de nouvelles, encore moins récit de science-fiction, Plasmas est un objet totalement singulier, porté par une écriture aussi précise que sensuelle, profondément investi par les enjeux de notre monde en déshérence. Ceux que définit, précisément, le “plasma” : un état désordonné de la matière, en déséquilibre, à l’image des trapézistes qui ouvrent un livre peuplé d’animaux, de créatures ou objets hybrides dont l’habitation entre en conflit, plus ou moins larvé, avec les humains. Sans verser non plus dans la fable ou l’allégorie, Plasmas est un chant polyphonique où l’attente et l’urgence, le mouvement et l’immobilité, le désastre et l’espoir, la fragilité et la brutalité coexistent dans un équilibre dont la langue maintient la grâce, en lisière d’effondrement. Un texte halluciné et poétique, tranchant et doux, qui pourrait bien être ce qu’on connaît si bien, et rencontre si peu : un grand livre.

En partenariat avec la librairie Labbé

Lecture d'Audrey Gaillard - Dimanche 6 mars à 15h

Avec Justaucorps, Audrey Gaillard signe en effet son premier roman après la publication, en 2015, de son recueil de nouvelles Ventre vide. Un roman qui met en scène une toute jeune héroïne, Laurence, que le lecteur suit de ses 16 à ses 18 ans dans ses relations avec sa famille, notamment sa mère, ses amies et, surtout, son entraîneur de patinage artistique.

L’histoire qui réunit la jeune adolescente à son coach, plus âgé qu’elle, est faite de désir, de silences, mais aussi d’une forme de violence. Le justaucorps devient ainsi tout à la fois la métaphore et l’objet fétiche d’une relation sexuelle dont la mécanique recouvre autant les dérives que les fantasmes. Dans une langue volontairement simple, économe, sobre et précise, à la fois au ras des corps et de l’absence à son propre corps, Audrey Gaillard parvient à questionner une relation au centre de laquelle le rapport de forces joue un rôle essentiel. À rebours des livres récents qui ont pu défrayer la chronique sur le motif du consentement, elle parvient à trouver une voie d’une grande justesse, tenant en équilibre une forme de pudeur et de sourde acuité qui font de ce premier roman une réussite rare.

La lecture d’Audrey Gaillard était accompagnée par le saxophoniste Bertrand Dubreuil.

En partenariat avec la librairie Labbé

Lecture de Stéphane Lambert - Dimanche 6 février à 15h

Le romancier, poète et essayiste Stéphane Lambert, né à Bruxelles en 1974, a été accueilli en résidence à Chambord entre octobre et décembre 2021. Lors de son séjour, il a poursuivi l’écriture de son livre intitulé L’Ombre de Rembrandt, qui prolonge son travail littéraire consacré à des artistes aussi différents que Monet, Rothko, de Staël, Goya, Léon Spilliaert, Caspar David Friedrich ou Klee, servis par cette « manière enveloppante d’approcher le mystère ondoyant de la peinture. » que relève Yannick Haenel.

Lors de cette lecture marquant sa sortie de résidence, Stéphane Lambert a lu en avant-première certaines des pages qu’il y a rédigées, dans lesquelles il pénètre la forme d’expression d’une puissance poétique vertigineuse du grand maître hollandais, notamment grâce à cette « couleur brune » dont il recouvrait le décor des scènes et portraits qu’il peignait. Ces ténèbres dont Rembrandt enveloppe son sujet renvoient à l’intériorité dont son regard est parti et à l’indétermination de notre présence en ce monde, comme si le dehors était un dedans exprimé, matérialisé. Par son exploration de la « matière noire » du vivant, Rembrandt se situe dans la lignée des éclaireurs de l’ombre, qui remonte à l’art pariétal. Comme ces premiers sondeurs de l’inconnu, il porte dans son geste créateur la mémoire de l’humanité, l’interpellation des « dieux » mutiques qui se cachent derrière le chant de l’univers. La profondeur de la nuit est le vivier de son imaginaire.

Cependant, l’œuvre de Lambert ne se réduit pas à l’exploration des grandes figures artistiques ou littéraires ; la question de l’intime est également au cœur d’un cycle autobiographique (Mes morts, 2007 ; Mon corps mis à nu, 2013) que prolonge L’Apocalypse heureuse, paru en janvier 2022 : Stéphane Lambert a dix ans lorsqu’un ami de la famille abuse de lui. Tout vole alors en éclats. Au hasard des jours, il se retrouve, trente ans plus tard, dans l’immeuble de son ancien abuseur. À partir de là, il remonte le fil de ce qu’on a voulu taire, en mesurant avec quelle force le passé imprégnait sa vie présente. Mais la dévastation peut aussi engendrer la beauté. Dans la solitude d’une île grecque, l’auteur apprend à surmonter ses peurs. Et quand survient la mort du père, c’est un homme serein qui y fait face. Le temps du livre est celui de l’apaisement, l’apocalypse est heureuse car l’art consiste à « faire de ce qui était censé nous abattre la matière première d’un grand réjouissement ». Ce sont des extraits de ce livre bouleversant qu’a également lus l’écrivain lors de cette rencontre à Chambord.

Lecture de Tanguy Viel - Dimanche 9 janvier à 15h

Né en 1973, Tanguy Viel a imposé son style particulier dès son premier roman Le Black Note, paru en 1998 aux éditions de Minuit. C’est chez le même éditeur que paraîtront (presque) tous les romans ultérieurs, une dizaine aujourd’hui, qui l’ont imposé comme une des figures incontournables du paysage littéraire français.

Dans ses récits inspirés du cinéma, du jazz, du road movie, du roman familial ou du roman noir, l’écrivain met en scène, dans une écriture nerveuse et rythmée, des personnages réunis par une intrigue (hold-up, arnaque, drame familial) ou une obsession (la note pure du jazzman, des scènes de film, un personnage énigmatique). Avec humour, parfois ironie, Tanguy Viel décrit un monde de tricheurs, de rêveurs, souvent de perdants troquant une réalité décevante contre le fantasme d’une vie meilleure. La connivence avec le lecteur, le jeu avec les genres, une subtile réflexion sur le dispositif de l’écriture donnent à ses livres une saveur toute particulière, portée par une science très subtile de la phrase, de l’insertion des dialogues et du montage chronologique. De L’Absolue perfection du crime à La Fille qu’on appelle, il s’impose aujourd’hui comme une des voix essentielles du roman français.

À Chambord, ce sont des extraits de ce dernier roman, qui a figuré sur la liste de plusieurs prix littéraires, qu’il a lus. Après Article 353 du Code pénal, qui mettait en scène une escroquerie immobilière comme il s’en compte quelques milliers en France ces dernières années, l’écrivain explore avec ce roman poignant un nouveau fait de société, autour du consentement, de l’emprise psychologique et des relations ambiguës qui forment les intrigues, parfois sordides, des sociétés des petites villes de province. Croisant le drame familial, comme dans Paris-Brest, et l’enquête rétrospective, comme dans Insoupçonnables, le dernier opus de Tanguy Viel révèle un écrivain au sommet de son art, manipulant les codes pour mieux s’en jouer, à notre plus grand plaisir…

 

En juillet !
Festival de Chambord, du 2 au 16 juillet, à suivre sans modération !