#retoursurimage (13) Exposition Jérôme Zonder

Retour en images # 13 : exposition Devenir traces (du 10 juin au 30 septembre 2018)

 

Après l’exposition Georges Pompidou et l’art, une aventure du regard, organisée l’été précédent dans le cadre des 40 ans du Centre Pompidou, vue par plus de 500 000 visiteurs, Chambord a renoué en 2018 avec les expositions monographiques qui l’ont imposé comme l’un des lieux patrimoniaux les plus dynamiques dans le champ de l’art contemporain cette dernière décennie. En accueillant Jérôme Zonder du 10 juin au 30 septembre, Chambord a interrogé, avec l’un des meilleurs artistes de sa génération, la question lancinante de la mémoire et de la trace, selon une visée croisant l’anthropologie, l’éthique et le politique.

Né en 1974, Jérôme Zonder impose depuis plus de 15 ans sa virtuosité et son intelligence critique par le truchement de dessins réalistes ou plus suggestifs, employant le fusain, la mine de plomb ou le travail à l’empreinte. S’il restreint volontairement et exclusivement sa pratique au dessin, c’est pour reprendre la main, au sens propre comme au sens figuré, face au déferlement d’images numériques qui nous débordent constamment : le travail qu’il produit à partir de ces images réintroduit une dimension à la fois organique et temporelle qui les transforme.

Essentiellement fondée sur notre rapport à l’Histoire, l’œuvre de Jérôme Zonder était comme chez elle à Chambord, dans ce lieu du patrimoine superposant les strates du temps. Saisi par l’artiste comme un véritable corps historique, dont le fameux escalier serait la colonne vertébrale, le château a exposé ici des temporalités humaines comme autant de sédiments questionnant la mémoire collective.

L’artiste ne conçoit jamais un accrochage, mais une véritable installation de ses dessins où, comme au XVIeme siècle, le rythme et les séquences sont pensés pour immerger le visiteur dans un ensemble. Une réflexion sur le monument qui a été facilitée par la résidence d’un mois au cours de laquelle Jérôme Zonder a pu travailler sur ses derniers dessins dans un atelier aménagé au rez-de-terrasse du donjon.

La section la plus frappante était celle de la grande forêt courant sur plusieurs murs du château, sur laquelle étaient fixés, à intervalles réguliers, quasiment une centaine de dessins de formats similaires (24 x 32cm), autant de Fruits (c’est le nom des dessins) plus ou moins amers ou blets. La forêt elle-même convoque un imaginaire multiple, redoublant dans l’exposition celle qui entoure le château, tout en envahissant les lieux et piégeant le spectateur dans un espace parfois inquiétant. En se prolongeant d’un mur à l’autre, et plus encore d’un espace vers un autre, à travers le mur, elle  embarquait les visiteurs vers une traversée du temps assurée par les dessins, de la main rupestre (le premier dessin) jusqu’à la main bionique greffée sur un soldat américain (dernier dessin), en passant par les grotesques.

La galerie des Blessés, galerie de portraits fonctionnant également comme référence à celles qu’on pouvait admirer dans les maisons aristocratiques, relève d’une des fonctions traditionnelles de l’art : sauver de l’oubli les personnages ou événements qu’elle met en scène. Blessés par l’histoire (la grande ou la petite), ces personnages interrogent : notre imaginaire vaque en toute liberté, rien ne le contraint. Comme si ces Blessés amorçaient une histoire qu’il incomberait au spectateur de prendre en charge. Ces figures ont été altérées par l’histoire, et le spectateur est saisi par une forme de compassion à leur égard, qui est constitutive de sa situation au centre de l’espace saturé par ces portraits, immergé dans le corps de l’Histoire.

Avec son travail et notamment par cette exposition de plus d’une centaine d’œuvres, Jérôme Zonder dresse le portrait d’une époque en mutation et qui se trouve au seuil d’un cataclysme sans doute aussi décisif que celui qui a été à l’origine de la Renaissance : un moment de révolution industrielle aujourd’hui marque par l’intelligence artificielle et la nanotechnologie.

A la suite d’expositions ayant reçu un accueil critique et public marquant (au Lieu unique à Nantes en 2012, à la Maison rouge en 2015, ou plus récemment au château de Chantilly ou au musée Tinguely de Bâle), l’artiste a montré à Chambord une maturité, une inventivité et une maîtrise qui confirment qu’il est un des artistes français les plus importants de sa génération.

L’artiste est représenté par la galerie Nathalie Obadia