#retoursurimage (11) Exposition Kôichi Kurita à Chambord, Terre Loire

Retour en images # 11 : exposition Kôichi Kurita à Chambord, Terre Loire (du 16 octobre 2016 au 12 février 2017)

Du 16 octobre 2016 au 12 février 2017, le Domaine national de Chambord a exposé une nouvelle installation de l’artiste japonais Kôichi Kurita : un projet titanesque consistant essentiellement à présenter dans la chapelle du château 1000 échantillons de terres prélevées tout au long des villages irrigués par la Loire, de sa source à son estuaire.

Cette exposition, fruit d’un travail de plusieurs années, rendait un bel hommage à la terre, à ses couleurs, à son grain ; du matériau le plus pauvre, foulé par tous, ignoré par nos trajets empressés, l’artiste construit une œuvre profondément humaine, à la croisée de l’abstraction géométrique et d’une dimension spirituelle.

Le travail de Kôichi Kurita (né en 1962) est singulier : depuis plus de 20 ans, l’artiste a arpenté son pays natal, le Japon, puis la France, pour prélever des poignées de terre qui constituent au fil du temps une gigantesque bibliothèque qui compte aujourd’hui plus de 40,000 échantillons différents. Avec une simple cupule, il extrait un morceau de terre qu’il va ensuite soigneusement débarrasser de toutes ses impuretés (végétaux, déchets, scories) pour le faire sécher sur de vieux journaux. A l’aide d’un tamis et d’une pince à épiler, Kôichi Kurita « filtre » alors patiemment les échantillons prélevés qui sont ensuite versés dans des sachets estampillés d’une étiquette portant mention du lieu et de la date du prélèvement. A l’issue de ce processus, les terres sablonneuses sont séparées des terres plus grumeleuses : les premières sont présentées dans de petites fioles étiquetées, les secondes sous forme de carrés ou de cônes que l’artiste assemble au sol, sur des papiers japonais.

En séchant, les terres prélevées révèlent des couleurs étonnantes, qui constituent comme leur identité enfouie, et témoignent d’une chimie obscure que l’artiste met au jour. Exposant ce qui demeure habituellement caché, faisant œuvre de ce qui est quotidiennement foulé aux pieds, Kôichi Kurita travaille avec la matière la plus pauvre, mais aussi la plus commune, selon une visée quasiment alchimique qui est le résultat d’une longue ascèse. Chaque exposition est ainsi le fruit de centaines d’heures de travail méticuleux, de gestes répétés, de volonté opiniâtre et rigoureuse de présentation de notre terre commune et diverse. Kôichi Kurita convoque toutes les acceptions de la terre dans son travail, et semble énoncer à travers elle le paradoxe si beau du mot « identité », souligné par le philosophe Paul Ricoeur : ce qui est à la fois le propre et le semblable. Comme tout homme, la terre est même et différente. Ce message humaniste à visée universelle est au cœur de son travail : toutes les terres exposées sont une expression une et multiple du sol qui nous supporte. A la croisée de l’art pauvre, de l’abstraction géométrique et d’une tension spirituelle, l’art de Kurita agit comme un véritable révélateur de notre bien commun par la grâce d’installations où la série joue un rôle déterminant qui rend hommage à la nature dans son infinie diversité.

A Chambord, pendant quatre mois, l’artiste a présenté dans la chapelle une formidable installation de 1000 terres patiemment accumulées au cours des années passées, particulièrement lors de ses deux résidences de trois mois à Chambord en 2015 et 2016, formant sur le sol un rectangle de douze mètres de long sur cinq mètres de large qui donne à voir les terres de Loire prélevées au fil des villages qui longent le bassin du fleuve, de sa source à son estuaire. C’est donc à une traversée onirique et chtonienne du plus grand fleuve français que nous a invités Kôichi Kurita, dans la multiplicité des couleurs qui propose in fine comme un immense tableau du territoire. Dans la galerie qui mène à la chapelle étaient présentées 200 fioles de terres pulvérulentes, mais également des cartes postales que l’artiste a adressées à Chambord les deux années précédentes, composées de trois échantillons de quelques milligrammes de terre emprisonnés sous un ruban adhésif qui les fixe au dos de chaque carte. Trois modes opératoires qui, du plus ténu au plus monumental, questionnent avec une puissance inversement proportionnelle à leur économie de moyens notre rapport à la terre aujourd’hui.

A Saint Dyé, commune de bord de Loire jouxtant le domaine de Chambord, Kôichi Kurita a présenté dans le porche de l’église, en amont de l’exposition chambourdine, 81 terres craquelées (qui sont une variante à ses propositions habituelles).

Pour obtenir ce résultat, qui a été visible des visiteurs pendant deux semaines, l’artiste verse un peu d’eau sur quelques grammes de terres pulvérulentes déposées au fond d’une coupelle, puis laisse s’évaporer le liquide ; les échantillons ainsi obtenus révèlent des couleurs différentes, des pincées de terres asséchées qui sont comme une miniature des géographies à l’échelle de la planète.

Le mot de l'artiste aujourd'hui

Début juin 2016, la Sologne fut frappée par une inondation. Alors que j’étais en train de collecter des terres de la source à l’embouchure de la Loire, j’avais une chambre au château de Chambord, qui était comme mon camp de base.

Ce matin-là, le château était comme un bateau flottant sur un lac.

Je fis un rêve cette nuit-là. Je voyageais sur la Loire sur le « Bateau de Chambord ».

Finalement, les terroirs de toute la vallée de la Loire se rassemblèrent dans l’ombilic de la France.

Koichi Kurita